Entre coopération et cadrage : chercheurs et praticiens de l’EMI face aux dispositifs internationaux

Aude Seurrat

Depuis les années 1980, l’éducation aux médias, puis à l’information (EMI), s’est constituée à l’intersection de trois pôles : pratiques éducatives formelles et non formelles, recherches pluridisciplinaires et politiques publiques nationales et internationales. Progressivement, ce champ a été reconfiguré par des organisations comme l’UNESCO, le Conseil de l’Europe ou la Commission européenne, qui produisent référentiels de compétences, des recommandations et des cadres normatifs. Ces cadres internationaux structurent les attentes en matière de dispositifs pédagogiques, de méthodes d’évaluation et de partenariats interprofessionnels. Dans ce contexte, une question traverse les collaborations entre institutions et milieux académiques : que font ces cadrages institutionnels aux relations entre chercheurs et praticiens de l’EMI ?

Pour éclairer cette interrogation, l’analyse s’appuie sur deux expériences contrastées de coopération avec des institutions internationales : le programme Autobiography of Intercultural Encounters (AIE) du Conseil de l’Europe, et le consortium MIL de l’UNESCO chargé de développer un cadre global d’évaluation de l’EMI. Dans les deux cas, les chercheurs sont invités à contribuer à des dispositifs déjà fortement balisés, mais les marges de négociation offertes par les cadres initiaux, ainsi que les formes concrètes de travail interprofessionnel, s’avèrent très différentes.

Le premier terrain est celui du programme AIE du Conseil de l’Europe, dont l’un des volets – Images of Others. An Autobiography of Intercultural Encounters through Visual Media – propose un dispositif pédagogique centré sur le récit de rencontres interculturelles à partir d’images. Ce dispositif prolonge un premier outil axé sur les rencontres interpersonnelles, élaboré à partir du Livre blanc sur le dialogue interculturel (Conseil de l’Europe, 2008) et d’un modèle de compétence interculturelle structurant attitudes, connaissances, capacités et actions. L’enjeu a été pour moi d’entrer dans un cadre conceptuel et pédagogique déjà stabilisé et légitimé, tout en le négociant : il s’agit d’intégrer la question des médiations médiatiques sans réduire l’EMI à un simple instrument de l’éducation interculturelle. Ce travail s’est traduit par des débats sur les notions de « rencontre », de « médiation médiatique », sur la place des dispositifs techniques et des architextes numériques, qui remettent en question une conception strictement psychosociale de la relation interculturelle médiatisée.

Le second terrain concerne le consortium MIL de l’UNESCO, chargé de concevoir un cadre global d’évaluation de l’éducation aux médias et à l’information. Le point de départ y est un référentiel de compétences MIL déjà stabilisé, assorti des cinq lois qui formalisent une vision très volontariste du pouvoir citoyen des médias et de la nécessaire généralisation de la MIL à l’échelle des États. La demande adressée aux laboratoires de recherche consistait à élaborer des cadres d’évaluation et des batteries d’indicateurs à partir de ce référentiel, dans une perspective très opératoire et linéaire. Dans cette configuration, le rôle attendu des chercheurs était d’ordonner et justifier des indicateurs, puis de proposer des méthodologies d’évaluation, sans véritable espace de discussion sur la logique d’ensemble du modèle ni sur les présupposés qu’il véhicule sur l’information, les médias ou la citoyenneté. Après quelques réunions, cette absence de prise sur le cadrage global a conduit au retrait du laboratoire, malgré le prestige symbolique attaché à un partenariat avec l’UNESCO.

Ces deux situations permettent d’identifier un premier axe de questionnement relatif au cadrage institutionnel et aux positionnements d’acteurs. Dans les deux cas, des référentiels préexistent à l’entrée des chercheurs : compétence interculturelle pour le Conseil de l’Europe, référentiel MIL pour l’UNESCO. Ce qui pourrait être l’objet de débats – conceptions de l’information, des médias, de la citoyenneté, modes de présence du politique dans les dispositifs pédagogiques – est largement posé comme allant de soi. La contribution des chercheurs se trouve déplacée vers une expertise d’accompagnement : mise en opérationnalité de cadres déjà définis, production d’outils, de typologies, d’indicateurs et de grilles d’analyse, plutôt que co‑élaboration des catégories et des problématisations. L’enjeu devient alors la possibilité, ou non, de discuter le cadre : là où l’AIE laisse une certaine marge de négociation sur la manière d’intégrer les médiations médiatiques, le projet MIL limite fortement la réflexivité critique sur le modèle de départ.

Un second axe porte sur les ressources pédagogiques comme espaces de négociation. Comme l’a montré Sabine Bosler (2023), les ressources pédagogiques organisent des rapports sociaux, en médiatisant des pratiques, des normes, des rapports aux savoirs. Dans le cas du Conseil de l’Europe, les guides de questions, documents conceptuels et supports d’animation produits autour de l’AIE sont insérés dans un dispositif structuré par un modèle psychosocial des relations interpersonnelles, mais ils donnent lieu à des échanges pluridisciplinaires nourris et à des retours d’expérience avec les formateurs. Les ressources deviennent alors des textes de compromis, où se rejouent les tensions entre besoins pédagogiques, contraintes institutionnelles et exigences de prise en compte des médiations médiatiques. À l’UNESCO, à l’inverse, le travail autour du cadre global d’évaluation repose sur une base de données d’indicateurs et un fonctionnement en « silos » : chaque équipe développe une expertise spécifique sur un sous‑ensemble d’indicateurs, avec peu de liens avec les formateurs et très peu de prise sur l’architecture globale du dispositif. Cette configuration limite la possibilité de faire des ressources pédagogiques des lieux de négociation interprofessionnelle ; elles tendent plutôt à cristalliser une conception instrumentale de l’évaluation et une vision standardisée de la MIL.

Un troisième axe concerne enfin l’injonction à l’utilité sociale de la recherche en EMI. Dans les réseaux internationaux, la participation des chercheurs à l’élaboration de référentiels, de ressources, d’indicateurs et de formations est largement valorisée comme un signe d’engagement et d’efficacité sociale de la recherche. De nombreux travaux, notamment dans les pays anglo‑saxons, revendiquent cette utilité via l’implication dans les programmes publics. Mais les deux expériences analysées révèlent les effets ambivalents de cette injonction : accepter de travailler dans un cadre jugé partiellement problématique, au nom de l’intérêt pédagogique et des marges de manœuvre qu’il offre, comme dans le cas de l’AIE, ou refuser de s’y associer lorsque les conditions de discussion des modèles s’avèrent trop contraignants, comme pour le projet MIL. Ces choix ne relèvent pas seulement de positions individuelles ; ils engagent des collectifs et des laboratoires, et posent la question des conditions dans lesquelles les chercheurs peuvent maintenir une réflexivité critique sur les dispositifs auxquels ils contribuent. L’enjeu n’est pas de définir une « bonne distance » abstraite vis‑à‑vis de la recherche‑action, mais de documenter les configurations concrètes de coopération, les formes de normativité qu’elles produisent et les conceptions de la communication et des médias qu’elles mettent en circulation.

Bibliographie

Barrett, M., Byram, M., Ipgrave, J., Seurrat, A. (2013). Images of Others. An Autobiography of Intercultural Encounters through Visual Media. Strasbourg : Conseil de l’Europe.

Barrett, M., Byram, M., Lázár, I., Mompoint-Gaillard, P., Philippou, S. (2004). Developing Intercultural Competence through Education. Strasbourg : Council of Europe.

Bosler, S. (2023). Éduquer aux médias à l’ère numérique. Clermont-Ferrand : Presses de l’Université Blaise-Pascal.

Conseil de l’Europe (2008). Livre blanc sur le dialogue interculturel. Vivre ensemble dans l’égale dignité.

UNESCO (2013). Éducation aux médias et à l’information. Lignes directrices pour la formulation de politiques et de stratégies.

Frau-Meigs, D. (2017). Digital citizenship education: Vol. 1. Overview and new perspectives. Strasbourg : Council of Europe Publishing.